La nouvelle de Christelle Destombes, 2ème Prix Thierry Jonquet 2018

claude_lancien En direct du Festival

Christelle Destombes

Pour le meilleur comme pour le pire

 

J’attends. Depuis dix ans, j’attends. Demain s’ouvre le procès qui, en trois jours, décidera du reste de ma vie. Dix ans pendant lesquels j’ai ressassé, rejoué ce geste ; les nuits d’insomnie, toujours plus longues, toujours plus cruelles, entrecoupées de ces rêves indéchiffrables où je voyais la tête de Paul pendre sur mon ventre, comme un bébé trop vieux et mal né, ou un amant lassé de ses caresses.

Je ne suis pas restée longtemps aux Baumettes, dix-huit mois de préventive, c’est rien au regard de ce que j’ai fait. Je ne l’ai pas voulu, je l’ai dit à la police, qui ne m’a pas vraiment crue. Lester un corps avec une ancre de marine de 25 kilos, entourer la tête d’adhésif, couvrir le tout de plusieurs sacs plastiques, entraver les mains de chaînes, fermer avec un cadenas. Cela ne ressemblait en rien à un coup de folie, d’après les forces de l’ordre, ces hommes las de la cohabitation avec la mort, ça sentait trop la préméditation, le calcul, le sang-froid… Choisir le cap Canaille, où en 2005 un homme s’était débarrassé du corps de sa maîtresse, à côté de la baie des Singes, réputée pour être le cimetière marin du banditisme marseillais, ça ressemblait à un brouillage des pistes trop malin pour être honnête…

Et pourtant, je ne l’ai pas voulu. C’était lui ou moi. Je sais que c’est difficile d’admettre que chacune, au plus profond de soi, possède la capacité de serrer les mains, très fort, autour du cou de l’homme qui vous étrangle. Je vous le dis, j’ai bien réfléchi pendant tout ce temps, je ne pensais pas avoir cette pulsion de vie, cette force qui m’a poussée à refuser de céder à la force de l’autre. Quand vous pensez que les mains de l’homme qui vous a caressée pendant des années vont briser vos cervicales, mû par une haine diamétralement contraire à l’amour qu’il vous a porté un jour, vous découvrez que vous êtes capable du pire.

Du meilleur comme du pire… On ne s’était pas mariés à l’église, Paul et moi. J’avais déjà un fils, Paul était plus  âgé que moi de quinze ans, mais on était quand même passés devant monsieur le maire. Quand je l’avais rencontré, Paul était veuf, assez bel homme, assez grande gueule. Le genre d’homme que la vie n’a pas soumis. J’étais cadre dans une grande entreprise où règnent tailleurs sombres et sourires carnassiers, vous voyez très bien de quoi je veux parler. Je l’avais trouvé à mon goût, sûr de lui, un homme avec du panache, de l’argent, à ma hauteur. Je suis, enfin, j’étais, une femme que l’on pourrait qualifier d’imposante, solidement bâtie, une belle plante un peu gironde, rousse, de grands yeux verts, pas du genre effarouché. Le juge d’instruction m’a cataloguée : « manipulatrice », « d’un sang-froid glaçant, d’une intelligence supérieure, narcissique »… Ça va probablement laisser des traces, cette description, mais j’assume : je suis une femme forte, il a fallu que je le sois pour supporter de vivre avec Paul pendant dix-sept ans.

Paul était bipolaire, maniaco-dépressif. Les experts vous l’expliqueront : c’est une alternance imprévisible de moments de profonde dépression, mutisme absolu, et d’autres de surexcitation aiguë, où il se sentait maître du monde. Dans ces moments, Paul buvait, claquait l’argent imprudemment, risquait sa vie, roulant ivre à contresens sur l’autoroute. Assez rapidement, au bout de quelques mois de vie commune, j’ai pris une première claque. Ça surprend, la première claque, on ne devrait jamais s’y habituer, tous les spécialistes vous le répètent : dès la première claque, il faut signaler la violence, porter plainte, se battre. Je ne sais pas si vous êtes déjà allée dans un commissariat pour porter plainte, c’est toujours vous qu’on accuse. Une claque, ça ne laisse pas trop de trace, c’est difficile à prouver, c’est pas comme un coup de hache – que j’ai reçu dans la cuisse quelques années plus tard. Enfin, je ne voudrais pas remuer le couteau dans la plaie, mais en 2016, cent vingt-trois femmes ont été tuées par leur conjoint ou partenaire.

Quand vous arrivez au commissariat pour porter plainte, les survivantes vous le confirmeront, vous n’êtes pas toujours accueillie comme il faut, on vous soupçonne. « Pourquoi vous restez ? », sous-entendu, vous devez bien aimer ça quand même. « Pourquoi vous n’êtes pas venue plus tôt ? », sous-entendu, vous aimez tellement ça que vous retournez chercher votre trempe. Oui, monsieur l’officier, mais il y a les enfants, on réfléchit avant de partir. Plusieurs fois, je me suis enfuie la nuit, débarquant dans un hôtel miteux les enfants sous le bras, les yeux encrassés de sommeil. Vous pensez toujours que ça va s’améliorer : les jours où Paul est en forme, ni maniaque ni déprimé, il vous fait encore un peu rire, il a des gestes attendrissants, promet la belle vie au Brésil. En attendant, j’ai tout quitté pour lui, mon travail de cadre, c’était trop stressant la grande ville. Je pensais que l’air de la campagne et la dolce vita méridionale panseraient nos plaies, ses crises et mes bleus à l’âme. La maison était au calme, dans les faubourgs bourgeois, les voisins cachés par d’épaisses haies d’arbres de Judée et de chênes verts. Cachés, mais pas sourds… ni aveugles. Les voisins trouvaient qu’on faisait tache. Ni moi, occupée à gagner ma vie dans une boutique en ville, ni Paul aux efforts trop aléatoires, n’avions le temps de couper les broussailles, la piscine restait à l’abandon, les enfants traînaient nus pieds, faisaient des bêtises, jouant avec des allumettes. Cachés derrière leur haie et leurs bonnes manières, certains – peut-être ceux qui nous lançaient de grands bonjours enrobés de trop grands sourires –, appelaient la police quand nos disputes dépassaient le supportable.

En quelque sorte, c’est bien pour moi, ça. Sans le vouloir, un dossier s’épaississait quelque part, nourri de mes multiples dépôts de plaintes (les coups de poings, les bleus, la hache plantée dans la cuisse). Et puis, il y avait aussi les séjours à l’hôpital psy de Paul, autant de preuves à charge… Ça ne se soigne pas bien avec des médicaments, la maniaco-dépression, ou si mal… Paul souffrait de problèmes rénaux, incompatibles avec les sels de lithium qu’affectionnent les Américains pour soigner ces troubles. Je le sais parce qu’un jour, ayant réussi à m’extraire de cette gangue de violence, après que Paul eut mis notre vie en danger et accidenté ma voiture, j’avais pris la poudre d’escampette et ma vieille malle Vuitton. J’étais partie, et à près de quarante ans, m’étais lancée dans un cursus universitaire en psychologie clinique et psychopathologie. Je vous vois venir, mais la psychopathologie, j’étais plongée dedans depuis quinze ans…

Cette rupture, ce retour au calme, une vie presque normale avec les enfants, je les ai appréciés jusqu’au jour où… Selon les enquêteurs et la partie civile, mon mari est mort étouffé, non pas parce que je me suis défendue bec et ongles, mais en raison des adhésifs sur le visage qui ont obstrué ses voies respiratoires. La légitime défense en prend un coup… Nous avions bu tous les deux, or l’alcool est un excellent détonateur des crises maniaques, je le sais, mais j’avais un service à demander à Paul ce jour-là. De lubrifiant social, l’alcool est devenu mon pire ennemi, même si personne ne peut nous comparer à Liz Taylor et Dick Burton dans « Qui a peur de Virginia Woolf ? ». Vous vous souvenez de ce film, comment Martha asticote son mari qu’elle juge trop faible, jusqu’à ce que l’orage éclate ? Je vous demande de croire que j’en ai vu, des orages, se lever dans les yeux endiablés par l’alcool de mon mari. J’étais loin de vouloir en provoquer un nouveau ! Mais quand il s’est jeté sur moi pour m’étrangler, une goutte d’eau, celle qui fait tout déborder, s’est formée dans mon ventre, a gonflé comme une vague et a tout submergé. Cette goutte d’eau a pulsé l’adrénaline dans mes organes, fait battre mon cœur plus vite, serré ma gorge et guidé mes mains. Je me suis défendue, j’ai contre-attaqué.

Les éléments ont joué contre moi : jetant aux flots le corps de Paul, j’ai été contrecarrée par le courant liguro-provençal qui, au lieu de l’envoyer vers l’Espagne, l’a ramené vers la côte. Vous les entendrez, les enquêteurs, devenus spécialistes des courants marins, ils vous épargneront, c’est dommage, la poésie de l’onde. Ils pourraient vous apprendre que le courant ligure se forme dans le sud du golfe de Gênes, et qu’à la hauteur de Marseille, il monte sur le plateau continental, pas comme le vin monte à la tête ou les larmes aux yeux, mais comme une plaque tectonique colérique monte sur une autre, la pliant à son mouvement. Enfin, et de manière plus pragmatique, la corde reliée à l’ancre que j’ai utilisée pour le maintenir sous l’eau, était beaucoup trop longue. Est-ce que vous trouvez que c’est signe d’un esprit scientifique ? Imaginons une seconde que j’ai prémédité cette mort, je m’y serais vraiment prise comme une idiote…

Comment ? Pourquoi j’ai attendu six jours pendant lesquels j’ai laissé pourrir le cadavre avant de tenter de m’en débarrasser ? Qu’est-ce qui s’est passé dans mon esprit  ces six jours pendant lesquels j’ai pioché dans son compte bancaire ? Pourquoi j’ai gardé ses papiers et sa carte Platinum que les enquêteurs ont retrouvés chez moi ? Pourquoi j’ai essayé de vendre son bateau ? Vous trouvez que ça fait mesquin, que j’aurais dû pleurer si, comme je le prétends, je regrettais déjà mon geste ?

Demain, au premier jour du procès, je garderai mon pardessus écru. Selon Maître Hyppolite Boisseau, avocat à la cour d’Aix-en-Provence et webmaster cabotin, un procès d’Assises peut être aisément comparé à une pièce de théâtre : « On pourrait dire que les acteurs changent à chaque fois, que l’histoire change à chaque fois, et que le dénouement peut réserver bien des surprises ! »  Quelle surprise vont me réserver les jurés, en majorité des femmes ? Six femmes qui se souviennent sans doute du calvaire de Jacqueline Sauvage – est-ce qu’elle portait bien son nom ? – qui a tiré trois coups de fusil dans le dos de son mari, après plus de quarante ans de violences, et qui a été graciée par François Hollande. Jacqueline Sauvage, comme moi, a déclaré : « C’était lui ou moi ». Comme moi, elle « voulait juste que ça s’arrête », les coups, le goût métallique en bouche après les lèvres éclatées. Un jus acide, quand l’alcool précipitait son mari comme le mien dans la toute-puissance de la violence, maladive, impulsive. Est-ce que Jacqueline Sauvage a prémédité son meurtre, messieurs les jurés ? Et pourquoi dois-je employer ce masculin alors que le seul mâle ici présent est président de la Cour, forcément dominant ? En trois jours, vous déciderez de mon futur, en votre âme et conscience. Moi, je vis depuis dix ans avec l’image de cet homme, mon mari, son visage déformé une fois de trop par la folie, et par le scotch utilisé pour le faire à jamais taire. Je l’ai tué de mes mains. C’était lui ou moi.

 

***********************************

 

Christelle Destombes, née en province, vit en région parisienne – dont  elle rêve de s’évader, et le fait en se plongeant dans un polar du Nord ou du Sud, anglais, français ou américains dès qu’elle prend le métro. Journaliste pigiste, elle écrit la plupart du temps sur des sujets liés à la santé ou à la formation professionnelle, mais en 2017 elle s’autorise enfin à s’inscrire aux Ateliers Aleph à Paris, où elle décomplexe son rapport à l’écriture. Après le galop d’essai de quelques courts textes à but non informatifs publiés sur des blogs, l’écriture d’un essai sur Twitter (aux Ed. le Contrepoint http://www.editions-lecontrepoint.com/livre/tweetslhistoire-secrit-elleen-140-caracteres/), elle se jette dans le  grand bain en participant à son premier concours de nouvelles, celui de Toulouse Polars du Sud 2018.

 

 

 

*****************

Lire aussi..

Concours de nouvelles 2019 – 11ème Prix Thierry Jonquet

Réveillez l’écrivain qui sommeille en vous… Participez à notre Concours de nouvelles – Prix Thierry Jonquet 2019 sur le thème : […]

La nouvelle d’Olivier Pampouille , 1er Prix Thierry Jonquet 2018

Olivier Pampouille Lincoln Continental   Cette bagnole je l’ai captée dès son premier passage, je ne pouvais pas la louper, […]

La Master Class de Pierre Lemaitre

Vendredi 12 Octobre: gros succès vendredi soir lors de la Master Class de Pierre Lemaitre! Dans un forum plein, l’écrivain […]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *