La Nouvelle d’Emmanuel Broc, 3ème Prix Thierry Jonquet 2018

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Emmanuel Broc

 PASSAGE À L’ACTE

  

Bureau du juge. Premier entretien. Tension poisseuse.

Jean Cornac, silhouette chétive, est assis replié sur lui-même face au magistrat qui va instruire son procès. Epaules avachies, cou rentré. Regard vers le parquet – celui, patiné, qui recouvre le sol. Ses jambes tressautent et battent une mesure chaotique. Son avocat cherche fébrilement ses notes dans l’épais dossier posé sur ses genoux. Des gouttes de sueur mouillent son front. Manque un procès verbal. Il était certain de l’avoir pris. Dans la précipitation, entre deux clients, et quand on est commis d’office payé des clopinettes, le professionnalisme peut avoir des absences. Vu les circonstances, son client risque de prendre perpette. Alors, à quoi bon pinailler pour minimiser les faits, chercher des circonstances atténuantes et quémander la bienveillance de votre Honneur ! Une réduction de peine ne sera même pas envisageable ni envisagée lors du procès.

Le juge chausse ses lunettes. Regarde sa montre. Petit coup d’œil au greffier. Tout est prêt. On va pouvoir commencer.

– Récapitulons, si vous le voulez bien. Monsieur Jean, Roch, Emile Cornac, né le 14 avril 1956, sans profession, domicilié 12 rue du Languedoc à Toulouse. Présenté pour homicides multiples survenus le 13 octobre dernier. Le prévenu est assisté de son avocat, Maître Pons.

L’homme et son conseil acquiescent. Le juge se racle la gorge et enchaîne :

– Maître, votre client reconnaît-il les faits et leur gravité ?

– Oui, bien évidemment, Monsieur le juge. Comment pourrait-il en être autrement

– Effectivement, je pense que nous n’allons pas nous éterniser en palabres inutiles. Monsieur Cornac a-t-il des explications supplémentaires à nous fournir afin que nous comprenions son geste ?

A son nom, Jean s’est redressé sur sa chaise. Le pantalon colle au faux cuir. Cela pourrait l’indisposer, pourtant ses yeux s’illuminent. Ses mains s’agrippent au bureau d’acajou. Le prévenu semble avoir retrouvé une prestance. Comme s’il se trouvait sur le devant de la scène, dans la clarté des projecteurs.

Salive sèche, avant-bras tétanisés, Jean regarde la bibliothèque derrière le juge. De gros livres à la reliure en cuir épais semblent sommeiller, gardiens d’un savoir ancestral et des lois. Il hume ces fragrances du droit et du pouvoir. Il aurait tant souhaité faire carrière dans la magistrature. Tant aimé prêter serment. Tant voulu briller devant les cours et les assemblées. Etre l’incontournable et illustre représentant d’un quelconque barreau ou tribunal. L’occasion est trop belle. Il sera enfin une vedette. Dans la presse, il fait déjà les gros titres. C’est son jour !  Il se sait meilleur à l’écrit qu’à l’oral, pourtant il va l’éblouir, ce petit juge, ce faquin caché derrière ses binocles.

Le juge Saint-Martin s’impatiente. Ses doigts tambourinent sur son maroquin.

– Je vous écoute, Monsieur Cornac. Nous n’allons pas y passer la nuit !

– Oh, quelques minutes de plus, vous savez, Monsieur le juge, c’est bien peu à côté de dix ans !

– Pardon ? Comment ça, dix ans ?…

– Oui, dix ans, Monsieur le juge ! Dix ans que ça dure !

– Euh, oui…dix ans ? Je ne vous suis plus, là, Monsieur Cornac.

– Ben, là, ça fait dix ans, et je ne le supportais plus !

– Expliquez-moi, je ne comprends pas très bien.

– Dix années que je ronge mon frein. Dix années d’angoisse à me bouffer les ongles. A chaque fois la même attente. Le même stress, et au final la même déception. La même mauvaise nouvelle. Dix années de mépris, Monsieur le juge. On me rejette à chaque fois. Qu’auriez-vous fait à ma place ?

Le magistrat semble désarçonné. Il regarde l’avocat et le greffier tout aussi interloqués que lui. Interroge du menton le gendarme, impassible, resté debout contre la porte. Regarde de nouveau Jean, cherchant vainement la bonne réponse.

– Là n’est pas la question, je crois. Et surtout, de là à agir comme vous l’avez fait…Reconnaissez Monsieur Cornac que…

– J’en pouvais plus, Monsieur le juge. J’en pouvais plus.

– Tout de même, vous êtes allé trop loin !

– Comprenez-moi, presque dix ans de frustration… Dix ans de non-considération. Comme si je n’existais pas. Comme si j’étais un moins que rien.

– Certes, je veux bien l’admettre. Mais tout le monde ne réagit pas comme vous l’avez fait, bon sang ! On prend sur soi. On met son mouchoir sur son orgueil. On raisonne ! On s’interroge, on réfléchit. On prend conseil.

– J’étais au bout du rouleau… Je ne pouvais plus contenir ma rage. Moi, je voulais qu’on s’intéresse à moi. Qu’on reconnaisse mon travail, mon investissement et toutes ces heures passées pour séduire et plaire… Qu’on m’aime, quoi ! Y’a pas de mal à ça, non ?

– Tout à fait. Mais vous êtes un être civilisé tout de même. Vous avez conscience d’avoir franchi un point de non retour. Non ? Vous avez tué des gens. Des innocents. Vous réalisez la portée de votre geste ?

– Oui, je sais. Je suis devenu un meurtrier. Mais ce sont eux ! Ce sont eux les coupables ! Les instigateurs. M’ont obligé, quand on y pense. Alors innocents, innocents, peut-être pas tant que ça !

– Mais enfin, Monsieur Cornac, revenez sur terre. Vous avez massacré des innocents. Comment pouvez-vous le nier ?

– Je ne nie pas. D’ailleurs, je me suis rendu de suite à la police. C’est marqué dans les procès verbaux.

– Certes,… Certes.

Le juge le reconnaît d’une voix lasse. Il se verse un verre d’eau pétillante. Les fines bulles remontent vers la surface, comme pour chercher l’air. Combien il les envie. Combien, à l’instant, il envie leur légèreté… Encore une affaire bien glauque. Il regarde le prévenu et les cernes mauves sous ses yeux. Il lui propose un verre avant de continuer l’entretien.

– Depuis votre geste, vous n’avez pas dû dormir beaucoup.

– Bah, vous savez, je me suis habitué. Dix ans de pratique ! Toutes ces nuits blanches… et pour quel résultat, hein ? Des nèfles !

– Et, vous pensez avoir gagné quoi aujourd’hui ?

– En dix ans, j’ai toujours perdu. Même au loto. Alors !

– Maintenant vous avez réellement tout perdu. Et vous allez perdre bien davantage encore, croyez-moi.

– Bof, qu’est-ce que vous voulez que ça m’fasse ? Je n’ai jamais eu de chance de toute manière. Jamais !

– Vous pensez à celles et ceux qui sont morts ? A leurs familles ? Vous pensez qu’ils ont eu de la chance, eux, en croisant votre route ? Dites-moi au moins que vous regrettez.

– Z’avaient qu’à pas me chauffer ! Et encore moins stimuler mon imaginaire ! Dix ans où la chance m’a fui comme un pestiféré… Alors pour cette dixième année, j’ai…

– La chance, la chance. Vous n’avez que ce mot à la bouche ? Pas le moindre regret ?

– Non c’est faux. Tenez, Monsieur le juge, connaissez-vous la différence entre pas de chance et malchance ?

– Vos victimes vous répondront que c’est pareil. Et puis, épargnez-moi vos digressions Monsieur Cornac. Allez à l’essentiel.

– Justement, j’y viens Monsieur le juge. J’y viens. Pas de chance, c’est quand vous jouez toutes les semaines au loto et que vos numéros ne sortent jamais.

Le magistrat lève les yeux vers le plafond en soupirant.

– Malchance, c’est quand vos numéros sortent la semaine où vous n’avez pas joué.

– Et ? Le lien avec notre affaire ?

– Pendant dix ans j’ai tenté ma chance. Pas de chance, j’ai toujours perdu au tirage. Et cette année, la dixième, j’ai pris une longueur d’avance. J’ai comme qui dirait changé mon mode opératoire. Fallait tourner la page. Et boum ! Malchance, ils ont tous perdu. Et moi, j’ai gagné la notoriété. Vous avez lu les dernières nouvelles. On ne parle que de moi ! Je n’osais plus l’espérer, même dans mes rêves les plus fous.

Le juge reste sans voix, estomaqué par l’aplomb de Jean – manque pas d’air le bonhomme ! Chance, malchance. Notoriété… Il n’a que ces mots en tête. Il y a bien d’autres choses à considérer, non ? – puis se replonge dans la lecture de certaines pages du dossier. Au diable les formules. Il opte pour un peu de familiarité. Ça rapproche. Ça crée du lien, de la connivence. S’il veut percer l’esprit tortueux de Jean, il va falloir qu’il s’abaisse à son niveau.

– Vous avez une bien étrange façon de justifier votre acte, cher monsieur.

– Oui, et alors ? Je le reconnais, mon sang n’a fait qu’un tour. Pendant plus de dix ans j’ai réfléchi, je vous prie d’le croire. Mais, là, c’est vrai, j’ai pas réfléchi.

– C’est un euphémisme !

– De déconvenues en déconvenues, c’est la spirale qui vous mène au fond du trou…

– Ce ne peut être plus vrai, Monsieur Cornac. Vous allez passer le reste de votre vie derrière les barreaux, et pourquoi ? Pour un geste de dépit, et pire encore, une basse vengeance. Vous avez fondu les plombs. Vous avez fait le choix de vous priver définitivement de liberté.

– Bah, j’aurais toujours la possibilité de m’évader, vous savez !

– Hein ?…

– Non, rassurez-vous, Monsieur le juge !

Jean part d’un grand éclat de rire en voyant la mine déconfite du juge. Ah, ah, le naïf ! Pour lui, s’évader, c’est forcément se faire la belle et quitter physiquement la taule. Manque d’esprit ce juge, pense-t-il.

– Oui, je m’évaderai dans la lecture. Et même, dans l’écriture. Vous comprenez ?

– Bien sûr. Bien sûr. Comment n’y ai-je pas pensé ?

– Ouaip, l’écriture, y’a pas mieux pour s’échapper de c’putain de monde à la con !

– Vous en voulez à la terre entière ?

– Non, juste à tous ceux qui m’ont manqué de respect.

– Et vous regrettez ?

– Un peu, Monsieur le juge. Juste un peu. En prison, je pourrai écrire, non ?

Le jeune « bavard » commis d’office reste muet. Depuis le début de l’entretien, il ne pipe mot. A croire qu’il se fout royalement du sort de Jean. Le juge sourit. Maître Pons s’en laverait-il les mains ? Il note en marge d’un feuillet : Demande d’expertise psychiatrique. Il sort une chemise cartonnée et lit avant d’attaquer de nouveau la procédure. Des témoignages sur les cinq dernières années et la mémoire de l’ordinateur saisi au domicile du prévenu ont confirmé que Jean avait plus d’une fois harcelé ses victimes.

– Revenons à la chronologie des faits, vous voulez bien ? Vous les harceliez, n’est-ce pas ? A chaque fois, vous leur avez envoyé des mails de remontrance, voire d’insultes.

– Ben, je ne comprenais pas pourquoi je restais sur la touche. Sans mauvais jeu de mots, hein, Monsieur le juge… Sans mauvais jeu de mots.

– Et ? Et là ?

– Pour la dixième fois, j’avais pas été retenu. Alors j’ai dégoupillé !

– Vous avez l’art d’utiliser le bon mot !

– Vous voyez, vous le reconnaissez, vous, que j’ai un certain talent, hein, Monsieur le juge ?

L’avocat regarde Jean puis le juge Saint-Martin. Il n’ose intervenir et préfère se taire une énième fois devant le sans-gêne de son client. Le magistrat soupire, marque une pause avant de reprendre :

– Dix ans, un chiffre rond comme une date anniversaire ?

– Vous voyez, Monsieur le juge, que vous me comprenez !

– Et là, pfuitt, le feu d’artifice !

– Ben, oui… L’apothéose. Ah, ces salauds m’avaient ignoré. Savaient pas que j’ai plus d’un talent ! Plus d’une couleur sur ma palette. J’ai comme qui dirait abandonné le noir.

– Enfin, façon de parler… Parce que noir, tout de même. Vous avez, Monsieur Cornac, appuyé sur le très, mais très très très noir. Des familles portent le deuil…

– Ouais ! Mais notez, Monsieur le juge, que j’ai ajouté une couleur, le rouge écarlate. Un beau rouge pétard qui vous saute aux yeux. Des bulles vermillon par milliers… Des roses, des jaunes, des blanches aussi. Baoum !

Jean lève brutalement les bras pour accentuer son propos.

– Faut reconnaître que je n’ai pas maîtrisé tout le nuancier.

Face à la bêtise et à la provocation, le juge tente de garder son calme. En vain.

– Non, mais vous,… vous êtes un grand malade. Faire exploser une grenade dans la salle de réunion ! Pour si peu !

– Dix ans que je participe, chaque année, au concours de nouvelles « Polar du Sud » ! Dix ans que le jury m’ignore. M’humilie ! Pour ma dixième participation, fallait que je hausse mon niveau ! Que je passe réellement à l’acte ! Et puis, bon sang, fallait le renouveler, ce jury !

 

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Vétérinaire en exercice à l’Isle-Jourdain dans le Gers depuis 1988, passionné de jeux et de lettre, voilà bien dix  ans qu’Emmanuel Broc aime cheminer avec joie et gourmandise, voire jubilation, entre points et virgules sur les sentiers de l’imaginaire et sur les nombreuses routes proposées par les défis littéraires et ludiques des concours de nouvelles. Auteur déjà d’une cinquantaine de nouvelles, souvent lauréat ou primé – Gascons de Plume, Les Appaméennes, Le lecteur du Val, L’Encrier renversé, l’Ecriture prend le large de Thénac, … Toulouse Polars du Sud en 2018 – il aime offrir aux jurys et aux lecteurs cette part de lui-même.

Son projet de « nouvelles vétérinaires  pour petits et grands », cherche une maison d’édition pour finaliser l’aventure et offrir ces histoires à son petit-fils.

 

 

 

 

 

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