La nouvelle d’Olivier Pampouille , 1er Prix Thierry Jonquet 2018

claude_lancien En direct du Festival

Olivier Pampouille

Lincoln Continental

 

Cette bagnole je l’ai captée dès son premier passage, je ne pouvais pas la louper, je glandais depuis des heures en matant par la vitrine. À l’époque, une américaine de cinq mètres de long dans le centre-ville de Mazamet ça se remarquait, je me souviens d’un flash de chrome et de l’écho grave des huit cylindres dans les rues désertes. C’était en plein été, chaleur thermostat huit, les clients étaient rares et je comptais les jours restant avant les congés payés. Je bossais comme vendeur, livreur, manutentionnaire à la grande librairie-papeterie sur la place de la mairie. Bref, je faisais le larbin pour trois francs quatre-vingt-cinq de l’heure. Un boulot par défaut pas par vocation, moi, mon truc, c’était la musique. J’avais appris tout seul à tenir le manche d’une basse et je me débrouillais plutôt pas mal. J’avais cramé mes premiers salaires en m’offrant une Fender Jazz, un étui rigide et l’ampli qui allait bien. Avec des potes on avait monté un groupe qu’on avait baptisé « Thoré Canyon » pour dénoncer la pollution de notre rivière, on avait encore l’âge d’y croire mais dans le coin tout le monde s’en foutait. On jouait de la variété dans les bals de la région, on assurait sur scène et on commençait à être connus. La musique, je ne savais rien faire d’autre et je n’avais envie de rien faire d’autre, mais fallait bien vivre et je ne voulais pas finir à l’usine avec mes vieux, élimés jusqu’à la trame à tout juste cinquante ans comme leur bleu de travail.

Encore loin des paillettes du show-biz, j’avais réussi à dénicher un job plutôt classe. Tous les jours c’était chemise blanche, cravate noire et blouse grise cintrée. Les patrons veillaient à ce qu’on soit toujours impeccable pour fourguer au prix fort leurs fournitures de bureau, on était les plus chers du canton mais on présentait bien. Ça plaisait aux notables qui nous commandaient pour l’esbroufe les prix littéraires et les bouquins vus à la télé chez Polac et Pivot. Pour avoir l’air moins con devant la clientèle, la patronne, qu’il fallait appeler Madame, nous soûlait chaque début de semaine avec ses putains de fiches de lecture. On devait apprendre par cœur, genre et résumé de l’ouvrage, maison d’édition, curriculum et bibliographie de l’auteur. Pour montrer qu’elle avait de l’instruction, elle adorait nous bombarder de mots compliqués, d’expressions en latin. Ses vade-mecum, comme elle disait, me servaient le soir pour composer des airs sur ma vieille Ibanez électro-acoustique. Enfermé dans ma piaule, je testais des accords en chantant la vie et l’œuvre de Merle, Blondin ou d’Ormesson, et le Jean d’O, ça rendait vachement bien sur mes impros.

À son deuxième passage, la bagnole a traversé la place sur un filet de gaz, marquant un arrêt devant la banque avant d’enquiller en souplesse l’avenue et disparaître par la route de Carcassonne. Elle était noir terne, bugnée un peu partout et avait paumé un enjoliveur à l’arrière. N’ayant rien de mieux à faire je l’avais reluquée. En août je m’ennuyais ferme, les collègues étaient tous en vacances, Madame se bronzait les miches à Agde avec les gamins et Monsieur me laissait gérer la boutique seul pendant qu’il roupillait dans son bureau. Ses ronflements couvraient ceux du ventilateur installé à la caisse que je n’avais plus le droit d’approcher depuis qu’on m’avait choppé fin juin en train de voler un vinyle chez le disquaire voisin. Question confiance, ce n’était plus ça. Madame m’aurait bien viré mais il aurait fallu embaucher et former quelqu’un juste avant les vacances. Monsieur m’avait pourri à cause du qu’en-dira-t-on, avec mes conneries j’avais soi-disant sali leur réputation d’honnêtes commerçants. Il m’avait prévenu, la prochaine fois ça serait la porte sans préavis ni lettre de recommandation, je finirais clochard à jouer de la guitare sur le trottoir pour bouffer. Je n’avais pas moufté, je n’avais pas grand-chose à plaider pour ma défense, je m’étais fait gauler comme un couillon la main dans le bac des imports. Les flics s’étaient déplacés pour me faire la morale et me coller la honte en prévenant mes parents sur leur lieu de travail, j’étais pourtant majeur mais je créchais encore chez eux. Je n’avais tué personne ni même réussi à faucher ce foutu disque, tu parles d’un criminel. Quels fumiers, ces flics, quel salaud, ce disquaire qui les avait avertis et m’avait balancé à mes employeurs par solidarité patronale !

À la troisième apparition de la bagnole, je n’avais toujours pas bougé. Quand elle s’est posée pile devant notre devanture, j’étais installé aux premières loges. Sur la largeur de son capot c’était écrit Lincoln Continental, quelques lettres de chrome avaient sauté. Trois drôles de mecs en sont descendus, sapés à la Blues Brothers, chemises blanches, pantalons noirs, chaussures noires, chapeaux noirs à petits bords, lunettes noires et clope au bec. Le chauffeur a récupéré dans le coffre un sac de sport noir et un étui de guitare noir, le même que le mien, et les a balancés aux deux autres gars qui ont filé à grands pas vers la banque. Resté seul, le conducteur s’est allumé une nouvelle clope et s’est remis au volant en laissant tourner le moteur, sur le moment j’ai pensé que c’était pour la clim. Quand il a baissé sa vitre pour envoyer son mégot dans le caniveau, il m’a aperçu à mon poste d’observation. Après m’avoir fixé quelques longues secondes, il m’a fait un signe de la tête du genre dégage. J’ai aussitôt reculé dans le magasin en bousculant la pile des bouquins que je devais mettre en rayon depuis une plombe. Le boucan de leur dégringolade a réveillé le patron, qui s’est pointé en rogne, il m’a traité de bon à rien, m’a dit qu’il m’avait assez vu pour la journée, qu’il arriverait à tenir la boutique sans moi, qu’en rentrant je n’avais qu’à livrer la commande du notaire à son étude, c’était sur mon chemin. Comme on était jour de répètes, j’avais pris ma Fender pour gagner du temps. J’ai donc calé les trois livres dans l’étui de ma basse, c’était plus facile à porter. Trop content de gratter deux heures, je me suis barré en vitesse, craignant que Monsieur ne change d’avis et me demande de revenir bosser après la livraison.

Une fois dehors, j’ai d’abord entendu le ronronnement du moteur de la Lincoln calé sur le ralenti, puis des grands cris du côté de la banque, suivis de deux coups de feu tirés en l’air, du calibre neuf millimètres parabellum, saura-t-on, d’après les douilles, et enfin le déclenchement de l’alarme qui a tout couvert. Assourdi, ne pigeant rien à tout ce bordel, je me suis planté au milieu de la place où j’ai pris en plein buffet un des deux Blues Brothers qui rappliquaient au triple galop avec armes et bagages. Il m’est rentré dedans, à l’impact on s’est vautrés et je me suis retrouvé étalé sur son bide. Le mec avait enfilé un bas pour cacher sa tronche, d’un grand coup de boule en pleine face il m’a écarté de son chemin, s’est remis sur ses cannes, a ramassé son étui de guitare, le même que le mien, et a sauté dans la Continental qui avait bondi à notre hauteur. Fortiche,  le chauffeur, un vrai pilote, en deux trois coups de volant il a réussi à éviter les clients et employés qui commençaient à sortir de la banque, à slalomer entre les curieux qui se pointaient pour voir, à semer le fourgon des flics lancé à fond au pin-pon et à enquiller en dérapage contrôlé  toute l’avenue avant de disparaître par la route de Carcassonne, comme pendant les repérages, mais plein gaz cette fois.

Sonné, j’ai essayé de me mettre à quatre pattes, je pissais le sang du nez, de la bouche et ne voyais plus de l’œil droit, par réflexe je me suis cramponné à l’étui de ma Fender Jazz avant de perdre connaissance. On m’a dit que c’était Police Secours qui m’avait conduit aux urgences, j’avais été la seule victime du hold-up d’une banque dans laquelle je n’avais jamais foutu les pieds, une vraie journée de merde. Je suis sorti de l’hosto avec un beau coquard violacé, une mèche de coton dans chaque narine-le nez n’était pas pété c’était déjà ça- et les lèvres explosées. Vu ma gueule, le toubib m’avait filé huit jours d’arrêt pour désenfler et retrouver visage humain. Arrivé chez moi, j’ai largué l’étui dans un coin, me suis  shooté aux médocs et pieuté direct. Quand j’ai émergé du coltard, mes vieux m’ont dit que j’avais dormi presque deux jours, qu’ils m’avaient gardé les journaux et que les flics étaient déjà passés trois fois pour prendre ma déposition, mais comme je n’étais pas en état de répondre à leurs questions, ils les avaient envoyés balader.

La revue de presse m’a permis d’apprendre que la banque avait perdu soixante briques dans l’histoire, bien joué, les Blues Brothers ! que c’étaient des pros qui avaient bien cogité leur coup, je confirme,  je les avais vus à l’œuvre, et qu’il n’y avait eu qu’un seul blessé léger, pas de bol c’était moi et j’en avais pris plein la gueule pour pas un rond. Les articles les plus récents racontaient qu’un Bibliobus était tombé sur la Continental pendant sa tournée dans la Montagne Noire. L’argent volé n’avait pas été retrouvé mais les gendarmes avaient sorti du fossé deux macchabées à la courge éclatée par une bastos de neuf millimètres parabellum. Selon les enquêteurs, le partage avait dû mal tourner, bien vu, les cruchots. Un journaliste avait pondu une dizaine de lignes sur la découverte incongrue, c’est le mot qu’il avait choisi, de trois bouquins dans le coffre de la Lincoln. C’est quand j’ai lu les titres que j’ai commencé à m’exciter, il y avait « Les Marteaux de Vulcain » de K. Dick, « le Temps retrouvé » de Proust et « l’Anabase » de Xénophon. C’était la commande du notaire.

Du coup, la suite, vous la devinez…

J’ai sauté sur l’étui que j’avais ramené à la maison, je l’ai ouvert et j’ai réalisé que j’avais perdu ma Fender Jazz. Mais, à vue de nez, j’avais gagné soixante briques. Après un conseil de famille agité qui avait duré une bonne partie de la nuit, j’ai rendu visite aux flics pour leur raconter ma version des faits en oubliant quelques détails, j’avais un certificat médical pour justifier mes trous de mémoire sélectifs.

Après quinze jours de vacances en Espagne avec les potes, j’ai démissionné par lettre recommandée. Je me suis acheté une nouvelle basse pour ne pas perdre la main et un étui neuf pour remplacer celui des Blues Brothers que j’avais brûlé après l’avoir vidé. Pour changer d’air et me faire oublier, j’ai traversé à mon tour la Montagne Noire. Quand j’ai débarqué à Carcassonne, j’ai d’abord pris le temps de m’envoyer un demi en terrasse. Le troquet était à vendre, il s’appelait le Continental, je l’ai acheté. Une affaire prospère dont je suis l’heureux propriétaire depuis dix ans déjà.

 

 

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Olivier Pampouille, né en 1970 à Villeneuve sur Lot (47) y a décroché son baccalauréat littéraire avant de devenir cadre de la fonction publique à Toulouse. Il se définit comme un «liseur à large spectre », toujours un livre à la main (et surtout pas une tablette), un vice partagé par sa femme et sa fille adolescente.  Jusqu’ici plutôt un habitué de la rédaction administrative,  dont il déplore qu’elle soit « malheureusement moins sexy » il a fait ses premières armes en écrivant la nouvelle destinée à notre concours et a été bien étonné de réussir à son coup d’essai ! Ainsi mis en selle, il s’est pris au jeu et persévère, ce genre littéraire lui convenant parfaitement.

 

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